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explication de texte : Laclos.

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pipette
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MessageSujet: explication de texte : Laclos.   Mar 17 Mai - 22:14

document mis le 09 May 2004 à 01:15 par Raoul sur l'ancienne board

LACLOS, Les Liaisons dangereuses
(Début de la lettre LXXXI La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont)

Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me proment ma supériorité sur vous! et vous voulez m'enseigner, me conduire ? Ah! mon pauvez Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi! Non, tout l'orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous les jugez impossibles! Etre orgueilleux et faible, il te sied bien de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources! Au vrai, Vicomte, vos conseils m'ont donné de l'humeur, et je ne puis vous le cacher.
Que pour masquer votre incroyable gaucherie auprès de votre Présidente, vous m'étaliez comme un triomphe d'avoir déconcerté un moment cette femme timide et qui vous aime, j'y consens ; d'en avoir obtenu un regard, un seul regard, je souris et vous le passe. Que sentant, malgré vous, le peu de valeur de votre conduite, vous espériez la dérober à mon attention, en me flattant de l'effort sublime de rapprocher deux enfants qui, tous deux, brûlent de se voir, et qui, soit dit en passant, doivent à moi seule l'ardeur de ce désir ; je le veux bien encore. Qu'enfin vous vous autorisiez de ces actions d'éclat, pour me dire d'un ton doctoral, qu'il vaut mieux employer son temps à exécuter ses projets qu'à les raconter ; cette vanité ne me nuit pas, et je la pardonne. Mais que vous puissiez croire que j'aie besoin de votre prudence, que je m'égarerais en ne déférant pas à vos avis, que je dois leur sacrifier un plaisir, une fantaisie : en vérité, Vicomte, c'est aussi vous trop enorgueillir de la confiance que je veux bien avoir en vous!
Et qu'avez-vous donc fait, que je n'aie surpassé mille fois ? [...]

L'EXPLICATION

Introduction
1. Présentation
Roman épistolaire étincelant et cruel, Les Liaisons dangereuses mettent au premier plan la guerre des sexes et l'esprit de domination, dont recueil sera l'amour. Entre les deux personnages principaux, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, anciens amants devenus confidents et complices, la guerre contre les autres - les représentants de l'autre sexe, mais aussi de leur propre sexe dont il s'agit de se faire les champions avant tout pour y être sans égal(e) - se muera, fort logiquement, en rivalité ouverte. Il faudra certes attendre la lettre CLIII, pour que la "guerre" entre eux soit déclarée. Mais dès cette lettre LXXXI, centrale à plus d'un titre (située au milieu du roman, cette lettre célèbre, la plus longue du recueil, est écrite par son personnage le plus dominateur, Mme de Merteuil, qui prend le temps d'y retracer son parcours), la menace se précise. Dans l'ouverture de la lettre, c'est à marteler sa supériorité sur Valmont et à humilier la vanité de ce dernier, que l'héroïne de Laclos emploie son orgueil et sa virtuosité.
[2. Lecture]
3, Observation synthétique
.Facture et mouvement du texte
Les trois paragraphes qui structurent notre passage - le troisième n'étant ici qu'amorcé - sont autant d'angles d'attaque, chez la marquise.
- Le premier, tout en raccrochant la lettre au contexte, usant abondamment du tour exclamatif, donne le la de l'ouverture avec l'affirmation, par Mme de Merteuil, de sa
"supériorité" sur Valmont.
- Le deuxième, un peu plus long, de modalité essentiellement assertive, fait le détail
méthodique, polémique et condescendant de cette distance.
- Quant à l'entame du troisième paragraphe, elle vient comme couronner l'objet
fondamental de cette ouverture - servir l'esprit de domination de la marquise.
.Projet de lecture
Nous allons voir comment, pour conforter cet orgueil et piétiner la vanité de Valmont, Mme de Merteuil use, en maître d'armes, de l'arsenal et des pointes de la rhétorique, mais aussi se laisse... dominer par l'hybris.
Explication linéaire
1er § : De l'orgueil malmené à l'orgueil vengeur : la riposte de l'affect
Ce premier paragraphe, d'allure moins travaillée que le deuxième qui nous arrêtera plus longtemps, joue donc sur une tonalité plus affective. L'exclamation prévaut, dans ces phrases courtes ; l'interrogation même y a valeur d'invective.
Cette domination de l'affect, dans ce début de lettre, obéit à plusieurs motifs. Valmont a mis en garde, de façon insistante (cf. les lettres LXX, LXXI, LXXVI, LXXIX), la marquise contre les intentions du séducteur Prévan. Jusqu'ici, Mme de Merteuil a limité sa réponse au sourire supérieur du persiflage (cf. sa lettre LXXIV), pour repousser les recommandations de Vaimont. Pourtant, ces exhortations ont dû déjà doublement irriter son orgueil : elle, se faire mener par un Prévan! elle, avoir besoin des conseils de Vaimont - et celui-ci, l'inviter à la prudence! La réitération des mises en garde est trop pour son orgueil malmené, qui va se venger ici. La modalité exclamative trahit l'exaspération. L'orgueil est le point faible de Mme de Merteuil ; il la domine. Et sans doute n'est-il pas anodin que, précisément, les mots "orgueil11 ("tout Vorgueil de votre sexe"), "orgueilleux" ("Etre orgueilleux et faible") et "enorgueillir" ("c'est aussi vous trop enorgueillir") viennent dans notre passage - les deux premiers termes dans son paragraphe initial - sous la plume de Mme de Merteuil. C'est, en effet, d'orgueil qu'il s'agit. Mais, par déplacement, la marquise applique ce terme et ses variations à Vaimont et, plus largement, aux hommes, les fonciers ennemis de la guerre des sexes, alors que l'orgueil est essentiellement le fait d'elle-même, que c'est lui qui parle ici en elle, Vaimont étant plutôt du côté de la vanité. L'exclamation est donc emportement, affect irrépressible. Toutefois, elle est aussi, en ce début de riposte, choix d'une première arme, pour mettre
"Mais" adeversatif en crescendo, représente ici l'apodose, une apodose nettement plus brève, en forme de couperet, qui retrouve la modalité exclamative de l'ouverture du texte.
Si tout ce deuxième paragraphe se déploie comme une sorte de période à cadence mineure, chacune des phrases qui le composent semble une "sous-période" à cadence elle aussi mineure. Ces phrases en anaphore, avec de menues variantes et le décrochement majeur du "Mais" pour la dernière, présentent, en effet, une structure similaire, avec :
- en longue protase, une subordonnée - le terme n'est pas insignifiant - complétive en prolepse ("Que pour masquer [...]", "Que sentant [...]", "Qu'enfin [...]", "Mais que [...]"), portant la charge contre Valmont. en ridiculisant ses entreprises ;
- en courte apodose, l'expression de la principale (de nouveau, le terme n'est pas indifférent), appuyée sur le je, dans laquelle la marquise dit l'ampleur, puis les limites de sa complaisance.
Analysons d'abord les trois premières phrases. Elles font donc le détail, en autant d'étapes bien soulignées (cf. le "encore" qui clôt la deuxième phrase, suivi du "enfin" qui amorce la troisième), de la fatuité de Valmont et de l'indulgence supposée de Mme de Merteuil. La marquise réplique point par point à la lettre LXXVI de Valmont, dans laquelle celui-ci lui narrait l'état de ses entreprises.
- La première phrase a une structure un peu à part. Elle est comme dédoublée. La charge contre Valmont se fait en deux temps (avec d'abord "Que pour masquer [...]" jusqu'à "et qui vous aime", puis "d'en avoir obtenu un regard, un seul regard"). Il en va de même pour l'expression de la condescendance de la marquise (avec d'abord "j'y consens", puis "je souris et vous le passe."). Sans doute cette double charge est-elle liée à l'exemple évoqué. Parler de la présidente de Tourvel, femme dont est, bon gré mal gré, épris Valmont, qui échappe ainsi à son emprise, réveille l'ire de Mme de Merteuil. Le "votre Présidente" est d'ailleurs rempli d'affect jaloux, de dédain qui veut s'afficher. De façon générale, l'expression polémique est ici massive. L'enflure de Valmont est dite deux fois (à "vous m'étaliez" s'ajoute en surenchère "comme un triomphe"). Et ses succès sont à
tout le moins... minimisés (cf. "gaucherie" renforcé par "incroyable", "un moment", "cette femme timide et qui vous aime", termes auxquels il faudrait associer, dans la phrase suivante, "le peu de valeur" qui s'applique à cet exemple).
- La deuxième phrase évoque surtout un terrain moins brûlant pour Mme de Merteuil. L'intervention de Valmont dans les amours des deux jouvenceaux du roman, Cécile
Volanges et le chevalier Danceny, la trouble moins et suscite essentiellement, en elle,
l'expression, plus cérébrale, de l'ironie. C'est à ses pointes qu'elle recourt cette fois,
pour ridiculiser Valmont (cf. "l'effort sublime de rapprocher deux enfants Des
jouvenceaux sont ainsi rajeunis] qui, tous deux, brûlent de se voir" [encore une façon de
saper tout mérite en le manoeuvrier]). Minimiser le talent de Valmont ne suffisant pas, la
marquise l'annule en s'appropriant le succès de l'entreprise (cf. "qui [...] doivent à moi
seule", exacerbé par l'insolent "soit dit en passant" qui semble faire peu de cas de la
chose...). Quant à l'expression de la condescendance, elle joue, dans "je le veux bien
encore" - nettement séparé du reste de la phrase par une ponctuation forte qui serait
incorrecte aujourd'hui -, du poids des deux cruels adverbes finaux.
- La troisième phrase rassemble en une même pointe ironique (cf. "ces actions d'éclat", si
proche de "l'effort sublime") les exemples évoqués dans les deux premières phrases. La
protase polémique vise, une fois encore, l'enflure de Valmont, avec "vous vous
autorisiez", "un ton doctoral". Et elle cite très exactement un segment de phrase de la lettre
LXXVI, ce qui suppose, chez la marquise, une attention aiguë aux propos de Valmont.
De cette écoute intense, le roman donne d'autres exemples, notamment dans la lettre
CXXVII. Face à Valmont, Mme de Merteuil est tout, sauf indifférente. L'apodose, dans
cette phrase, est un peu moins brève que dans les deux premières : sans doute est-ce parce
que, passant même avant l'expression du "je" ("je la pardonne"), elle contient le mot qui
signe Valmont, "vanité", mis ici doublement en place d'honneur - au début de la dernière
apodose de ces trois phrases en gradation.
Ainsi l'explosion de la quatrième phrase est-elle savamment préparée. Adversative, exclamative, cette ultime phrase du paragraphe est le point culminant du crescendo. Revenant sur le contexte immédiat qui avait nourri le premier paragraphe (la question de Prévan), cette phrase reprend le schéma des trois précédentes pour l'exacerber et le subvenir. La protase chargée de dire la présomption de Valmont s'enfle donc, en un rythme ternaire, de la colère grandissante de la marquise ("que vous puissiez croire que j'aie besoin [...], que je m'égarerais [...], que je dois {...]") ; et si elle commence, elle aussi, par le "vous", elle lui oppose cette fois un triple "je" qui renverse l'équilibre de la protase en faveur de Mme de Merteuil. Ainsi s'entrechoquent, dans cette protase, l'affirmation de la vanité de Valmont et la poussée de l'orgueil de la marquise. Ce sont, en particulier, tous les termes qui supposeraient chez elle une sujétion devant Valmont ("que j'aie besoin de votre", "déférant [...] à vos avis") ou une limite "existentielle" à sa toute-puissance ("prudence", "je m'égarerais", "sacrifier"), qui sont investis d'affect irrité. Est-ce cette montée de la colère qui privilégie progressivement, à l'accent, le son i (cf. "avis", "plaisir", "fantaisie") ? Quant à l'apodose de cette dernière phrase, elle est intéressante a plus d'un titre. Elle est nettement la plus longue des quatre phrases de ce paragraphe : c'est qu'elle porte expressément l'explosion de l'affect de colère ; c'est elle, qui est à proprement parler adversative, exclamative, paroxystique. Mêlant, comme la protase, le "je" et le "vous", l'apodose dit encore la condescendance de la marquise, avec toute la hauteur d'un "que je veux bien" plus insultant que le "je le veux bien" de la deuxième phrase. Valmont ayant cette fois outrepassé les bornes mêmes de l'enflure - l'affirme du moins le "trop" accusateur de "vous trop enorgueillir" -, il s'agit désormais, pour la marquise, de l'achever. L'attaque en règle contre Valmont, menée dans tout ce deuxième paragraphe, trouve donc ici son acmé. Toutefois, ce segment de phrase, qui clôt le paragraphe, joue aussi, en virtuose à la touche légère, d'échos avec la fin du premier. Cette nouvelle clausule de paragraphe commence par un ludique "en vérité, Vicomte" reprenant, avec de menues variations, les effets du précédent "Au vrai, Vicomte". Le maître d'armes, en Mme de Merteuil, est un maître du verbe.
L'entame du 3e § : Couronnement de la charge, nouvel angle d'attaque
Sur la courte phrase qui amorce le troisième paragraphe, il y a juste quelques mots à dire. Certes, elle annonce un nouvel angle d'attaque, de la part de la marquise - une comparaison en sa faveur entre les mérites de Valmont et les siens. Mais cette phrase est aussi comme le couronnement des deux paragraphes précédents. En distinguant nettement deux segments, l'un porteur du "vous", l'autre du "je", la structure même de la phrase marque toujours les hostilités. L'hybris de la marquise passe toujours (cf. "surpassé" renforcé de l'hyperbole "mille fois"). Surtout, un tout petit mot est ici particulièrement révélateur. C'est le "donc", à valeur à la fois logique (il semble conclure le raisonnement précédent) et affective (il contient, comme le "Et" qui lance la phrase et le paragraphe, de l'exaspération qui appelle une nouvelle charge). Logique et affectif, ce "donc" intense et laconique porte ainsi les deux ressorts essentiels du passage.

Conclusion
Telle est donc l'ouverture, intéressante à plus d'un titre, de la lettre la plus célèbre des Liaisons dangereuses. Le "Hé bien! la guerre." écrit, au bas de la lettre CLIII de Valmont, par Mme de Merteuil en réponse à l'ultimatum de ce dernier, est encore bien loin. Pourtant, dès le début de cette lettre LXXXI, la complicité des deux personnages principaux se fait ostensiblement rivalité.Pour humilier la vanité de Valmont, c'est en maître d'armes que l'orgueil de la marquise riposte ; et c'est dans l'arsenal de la rhétorique, qu'elle puise l'essentiel de ses pointes. La femme de tête est femme de méthode, virtuose du verbe. Toutefois, le personnage le plus dominateur et le plus dominant est aussi, par là même, dominé, aliéné. Ce besoin d'affirmer sa supériorité sur l'autre (son propre sexe, le sexe opposé, jusqu'à Valmont) a barre sur elle. Ainsi est-ce une ouverture emplie des affects de l'hybris, qui nous est surtout donnée à lire. Conduite logiquement jusqu'à la confrontation, cette démesure signera la perte des deux héros. Mais la chute de Mme de Merteuil sera plus lourde, plus spectaculaire. Sans doute est-ce parce que le personnage le plus écrasant du roman de Laclos tombait, vraiment, de très haut.
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